Dans la foulée des nombreuses articles consacrés au Wikiscanner et aux embarrassantes révélations pour nombre d'organisations à travers le monde concernant leur fiche Wikipedia, nous avons interviewé Florence Devouard, présidente de la fondation Wikimedia, à laquelle est rattaché Wikipedia.
- La creation du programme Wikiscanner a defrayé la chronique, mettant en lumière des modifications, ou tentatives de modifications, en provenance d'un nombre importants d'entreprises et d'institutions connues.Beaucoup d'organisations et d'entreprises pratiquent ce genre de méthodes par méconnaissance de Wikipedia, ou parce qu'elles estiment ne pouvoir contribuer en leur nom propre. La charte de Wikipedia n'interdit cependant pas aux organisations de le faire (elle interdit ce qui relève de l'auto-promotion en contradiction avec le principe de neutralité de point de vue). Quelles sont les règles qu'une entreprise acceptant de jouer le jeu de la transparence doit suivre ? Avez-vous des exemples à recommander ?
Florence Devouard :Une précision tout d'abord: le Wikiscanner met en évidence des modifications faites sur des ordinateurs d'entreprises et institutions connues, mais il est tout à fait possible que certaines de ces modifications soient faites par un employé, sans stratégie pré-définie par sa hiérarchie.
Quoiqu'il en soit, une entreprise peut parfaitement éditer un article la concernant, que cela soit de façon anonyme, ou explicitement, sous un compte d'utilisateur précisant le lien entre l'éditeur et la société concernée. D'une façon générale, nous avons tendance à suggérer aux entreprises de ne pas éditer leur articles (ou aux personnes de ne pas éditer leur biographie) car il est difficile de rester neutre lorsque l'on est impliqué. Cela étant, il faut aussi être réaliste, et reconnaitre qu'une entreprise est tout de même assez bien placée pour parler de son activité !
Ce que nous demandons est le strict respect de nos conditions éditoriales et conseillons doublement aux entreprises de citer leurs sources, ne pas pratiquer la censure, ne pas introduire d'informations erronées sur elles-même ou leurs concurrents, et d'être particulièrement attentifs à discuter le contenu sur les pages de discussion avec les autres internautes. Il est important de comprendre qu'une société n'est pas propriétaire des pages qui la concernent, ni prioritaire en terme de modification. En cas de problème, discuter, fournir des sources, et ne pas s'énerver.
- J. Wales, l'un des fondateurs de Wikipedia, a déclaré que Wikiscanner, développé par un étudiant, apportait "un niveau supplémentaire de transparence au travail de Wikipedia". Ne craignez vous pas au contraire que cet épisode n'incite ces organisations à se retrancher derrière d'autres adresses de connexions (ex : connexions extérieures, cyber-cafés...) plutôt que de privilégier d'un seul coup la transparence absolue ?
F. D. : L'outil est intéressant, mais n'apporte rien de plus qu'une plus grande
facilité d'usage. Il est basé sur des informations qui sont publiques
depuis la création de Wikipédia. Nos utilisateurs chevronnés sont
habitués depuis longtemps à traquer ce genre d'information. Des édits
"abusifs" ont déjà été identifié dans le passé, tels que depuis le
congrès américain.
Oui, pour ma part, je crains que cet outil ne rende le travail plus
difficile à nos équipes, les sociétés pleinement conscientes d'un
anonymat limité vont probablement trouver des solutions pour être plus
discrètes.
- Outre Wikipedia, la fondation Wikimedia "incube" de nombreux projets diverses, tel WikiNews (Actualités), ou Wikimedia Commons (partage de contenus multimédias libres de droits). Un autre projet annoncé, celui d'un moteur de recherche capitalisant sur les contenus et le capital social de Wikipedia, est attendu avec impatience. Un tel moteur de recherche ne deviendrait-il pas de facto, à l'instar de Google ou plus modestement de Spock qui a récemment fait couler beaucoup d'encre, le miroir en ligne de la réputation des organisations, des marques, voire des personnes qui y sont citées ? Cette responsabilité ne risque-t-elle pas d'accentuer encore plus la pression, voire les critiques ?
F. D. : La Fondation Wikimedia ne prévoit AUCUN projet de moteur de recherche.
Cela ne fait d'ailleurs pas DU TOUT partie de la mission de la
Fondation, qui est d'aider au développement de contenus éducatifs sous
license libre, mettre le contenu gratuitement à la disposition du grand
public sur internet, et favoriser la diffusion du contenu.
Le projet auquel vous faites référence est développé par la société
Wikia, qui est complètement indépendante de la Fondation. Le point
commun entre les deux organisations est J. Wales, co-fondateur de
Wikipedia et membre du conseil de Wikimedia Foundation d'une part, et
créateur de Wikia.
Cela étant, son activité au sein de Wikia est sans rapport avec son activité au sein de la Fondation.
Cette confusion entre Wikia et la Fondation est communément reportée
par la presse et nous porte préjudice. Merci de me donner l'occasion de
clarifier cette erreur. La Fondation Wikimedia ne travaille pas sur un
moteur de recherche. Le projet mentionné n'est tout simplement pas un
de nos projets.
- la conférence internationale de Wikimedia se tenait ce mois-ci à Taipei. Qu'en retenez vous par rapport au bilan et aux projets de la fondation ?
F. D. : La conférence Wikimania était d'excellente qualité et a réuni plus de 300 participants, pour l'essentiel des wikipédiens. Elle était magistralement organisée par une équipe de wikipédiens de plus de 10 nationalités différentes. Pendant trois jours se sont succédées des conférences, des panels, des workshops et de nombreuses activités sociales, permettant aux wikipédiens de se rencontrer dans la "vraie vie". De très nombreuses interventions étaient en rapport avec la recherche, toujours très soutenue, de qualité. Le projet de Luca De Alfaro, en particulier, a été très remarqué (ndlr : projet visant à améliorer le contrôle de la qualité des articles).
La conférence Wikimania a également accueilli plusieurs présentations et/ou discussions sur la problématique du blocage de Wikipédia en Chine populaire (blocage qui s'est encore renforcé depuis), sur notre présence en Afrique et le développement encore très limité des langues africaines. Toutes ses discussions sont totalement dans la lignée des préoccupations de la Fondation Wikimedia.
