Déjà 10 jours depuis le précédent billet - sur ce sujet et, au reste, sur ce blog. Alors que le débat se poursuit toujours et que le contenu se fait de plus en plus riche sur le site du Grenelle de l'environnement, je vous propose un court entracte tout en langueur et en réflexion. Point de suivi des conversations aujourd'hui, encore moins de courbes de volume de requêtes ou de billets, mais une analyse de la logique dialectique qui sous-tend le Grenelle. En d'autres termes, un billet en légère arythmie médiatique qui interroge sur l'organisation du débat public.
Séquençons un peu voulez-vous les choses. Comme le montre la bannière titre de ce billet, c'est une pièce en 3 actes qui se joue sous nos yeux - et en partie avec nous, un peu à l'image du théâtre de rue, où l'on ne distingue pas toujours les comédiens des spectateurs.
Acte 1 : Elaboration de propositions d'action, ou le temps des experts
De manière assez classique, le Gouvernement a d'abord fait appel à des experts pour cadrer le débat. C'est ce qu'il fait le plus souvent lorsqu'il doit prendre des décisions réfléchies sur des sujets complexes. Il suffit de jeter un oeil aux nombreux rapports en tous genres (Camdessus sur la croissance, Hadas-Lebel sur la démocratie sociale, Hertzel sur l'Université, etc.) ou aux commissions en activité (Attali sur la croissance, Balladur sur les institutions, Olivennes sur le piratage numérique) pour se convaincre de la prévalence de ce mode de réflexion au sein de la sphère publique. On regrettera d'ailleurs que certaines décisions soient prises sans ces avisés conseils, lorsqu'il s'agit de fllatter les bas instincts plutôt qu'apporter une solution à un problème...
Le Grenelle de l'environnement apporte néanmoins sa pierre à la construction d'un nouvel édifice de réflexion. En effet, rarement réunion d'experts n'aura réuni autant d'acteurs différents de la société civile : professeurs, syndicats, entreprises, associations de consommateurs ou encore ONG environnementales. Tous se sont félicité de cet oecuménisme. Pourtant, quelques esprits chagrins, ou sectaires, la frontière n'est guère plus épaisse qu'une feuille de papier à cigarettes, ont déploré le "lobbying" des entreprises auprès des présidents de commissions ou des représentants de l'Etat pour faire valoir leurs points de vue. Le mot est lâche en essence, il est félon par nature, il condamne par avance celui qui s'en rendrait coupable. En tout cas c'est sa connotation la plus fréquente en français. Il semblerait donc que les entreprises fassent du lobbying, pendant que les syndicats, associations ou ONG participent au débat. A y regarder de plus près, tous ces acteurs font strictement la même chose au sein du Grenelle en particulier et auprès des pouvoirs publics en général, ils exposent leur point de vue subjectif à des décideurs dont ils espèrent qu'ils s'inspireront davantage de leurs propositions que de celles du voisin. Ce qui est malsain, c'est que seuls certaines catégories aient l'oreille des élus. Ce qu'il faut saluer au sein du Grenelle c'est que l'ensemble des acteurs aient pu exposer leurs points de vue et apporter en cela une information aussi complète que possible à ceux qui, in fine, prendront les décisions.
Acte 2 : Consultation des publics, ou le temps des citoyens
Voilà donc le moteur de l'innovation du débat public, la participation des citoyens. Quelle révolution ! Enfin, Rousseau en parlait déjà à la fin du XVIIe siècle. Mais la démocratie représentative, très vertueuse à bien des égards, a rapidement occupé tout l'espace public, ne laissant aux citoyens qu'un droit périodique à participer. Internet est passé par là, avec sa bulle et ses médias sociaux, et voilà qu'il devient difficile d'envisager de tels chantiers sans que les citoyens n'y prennent part.
On pourrait se demander si les citoyens ne devraient d'ailleurs par avoir les premier et dernier mots en la matière, proposant puis décidant. C'est là que les mécanismes représentatifs, d'autres diront élitistes (ou auraient dit bourgeois), offrent à mon sens le meilleur d'eux-mêmes. A quoi aurait ressemblé le débat si l'on avait d'emblée demandé aux citoyens de réfléchir aux problèmes abordés dans le cadre du Grenelle. Pour vous en faire une idée, imaginez un forum avec 6 fils de discussion, chacun correspondant aux 6 groupes de travail du Grenelle. Ca y est, vous visualisez bien les discussions décousues, allant du gaspis en éclairage dans l'impasse des prés bleus dans un village de Loire-Atlantique à l'idée de ne plus construire de routes pour qu'il n'y ait plus de voitures. Je caricature ? A peine. Tout lecteur de forum s'amuse souvent du comique des digressions ou des francs hors-sujets. On peine toujours à s'y retrouver. Cela eût été fâcheux en l'espèce. Le temps où un ensemble de citoyens seront capables de poursuivre un riche débat sans autre cadrage qu'un thème viendra sans doute, mais dans l'intervalle, il me paraît très opportun de nous faire réagir sur des idées clairement conçues et énoncées, à charge pour nous de soutenir, critiquer ou proposer autre chose, en restant le plus souvent à la hauteur de vue que nous imposent les propositions initiales.
Acte 3 : Plan d'action et programmes, ou le temps politique
Une fois l'ensemble des tenants et aboutissants du débat défrichés, sinon connus, c'est au détenteur légitime de l'autorité politique de prendre sa décision. On pourra s'en féliciter ou s'en désoler, et certains suivront ces voies respectives. Mais lorsque le rideau retombera, pour tout démocrate, la décision aura été prise comme elle devait l'être, par des gouvernants éclairés, en ce sens que tous les éléments d'information et d'opinion existants auront été portés à leur connaissance.
PS : Après Nathalie Kosciusko-Morizet la semaine dernière, c'est au tour de Jean-Louis Borloo de recevoir des blogueurs ce mardi. J'essaierai de m'y rendre pour interroger le ministre et son entourage sur les considérations qui emplissent ces colonnes.

